Que nous diraient des manifestants sénégalais de la crise actuelle ?

J’aborde souvent le monde d’aujourd’hui en termes de perte de repères, de vide humain laissé par les nouvelles technologies, les interconnexions trompeuses… Comme une zone grise, frontalière, un no man’s land ou l’on doit prospérer seul. La mondialisation concerne aussi et peut-être plus que tout l’information : mais la zone grise ne manque pas d’y montrer des événements lointains arrachés de leur contexte, dépouillés des réelles tensions et opinions en jeu. De cette manière est-il difficile pour moi de bien interpréter les articles qui relatent la crise au Sénégal. Après dix jours d’un soulèvement qui s’est vite distingué par l’émergence de violence – transférant la bataille de l’arène politique au champ désolé de la société civile – le Sénégal se surprend lui-même, en voyant son reflet dans la flaque d’huile répandue par l’arène politique : « (…) personne n’imaginait que la contestation prendrait cette tournure », en dit le politologue Maurice Soudieck Dione dans une interview publiée le 9 mars dans le journal Le Monde. En outre, c’est dans cette même flaque d’huile que l’actuel président Macky Sall semble cuisiner un par un ses opposants – parmi les principaux et successivement Idrissa Seck, Ibrahim Wade et Khalifa Sall – sans entacher outre mesure l’image « démocratiquement bien sous tout rapport » dont le gouvernement peut encore se targuer à l’internationale. Comme un fond de jerrycan qui tient les policiers à distance, les Sénégalais y voient des jeunes engaillardis par l’errance, têtes brûlées par le chômage endémique, nouveaux activistes de la démocratie sur un terrain comme vierge de la mémoire des mouvements précédents ; dans les rues vitupèrent ceux auxquels Macky Sall doit sa place au pouvoir, dont les aspirations démocratiques ont été assourdies dans de trop nombreux combats de chiens. 

C’est en tout cas ce que quelques pages internet dressent comme pan obsolète du tableau de la crise actuelle, entre autres mentions des « coups d’échecs ». De mon point de vue européen largement néophyte, il est du reste ardu de percevoir les nuances qui caractérisent et différencie la crise sénégalaise, qui peut facilement passer inaperçue dans le fil d’actualité ou être confondue avec d’autres éclatements – conjonction à chaque fois unique, entre les inspirations démocratiques des modèles occidentaux et l’histoire politique du pays – comme au Myanmar, à Hong Kong, en Algérie… Le visage à l’origine de la contestation, Ousmane Sonko, arrivé 3ème aux dernières élections et accusé par une employée d’un salon de massage de « viol et de menace de mort » – mascarade politique selon lui – est certes un catalyseur du ras-le-bol citoyen (« notre leader » pour une manifestante) ; mais un catalyseur n’est agent que grâce à son essence – dans ce cas, grâce à son statut d’opposant politique « bâillonné et ligoté » (mots d’un manifestant) par les stratégies juridico-politiques – et les revendications s’élargissent, les manifestants passent d’un message de soutien à une prise de parole forte et autonome. Certaines violences émergent : magasins pillés, gendarmerie incendiée (bastion de l’ennemi d’en face), tout comme un tribunal (complice de l’ennemi d’en haut). M. S. Dione désigne « l’attaque de symboles forts de l’État ». À ce propos, selon le philosophe américain John Rogers Searle, un symbole est une chose qui en désigne une autre dans un contexte particulier. À partir de cette notion, deux interprétations des attaques : soit, dans ce contexte de crise, le tribunal et la gendarmerie prennent des sens nouveaux auprès des manifestants et la relation avec les institutions se redéfinit ; soit la destruction des bâtiments serait la conséquence logique d’une perte de signification, de sens.

Toujours en survolant les traces d’internet sans la moindre prétention de compréhension exhaustive (en tout cas consciente !), les témoignages, explications et opinions qui sont exprimés semblent refléter un système politique vicié par des ambitions personnelles, des actes de vengeance et d’évincement, à la manière d’une course au pouvoir qui ne s’alourdit plus du principe de représentation de la société civile ni de ses droits démocratiques. Cela ressort particulièrement dans le récit de Madi Wake Toure, un conseiller en travail social qui a publié une tribune sur le blog de www.seneweb.com, « La haine et la méchanceté crasse faussent le jeu d’une compétition loyale dans le champ politique ! ».Cette vision de l’arène politique peut être associée à la notion d’utilitarisme méthodologique proposée par le sociologue Erhard Friedberg, représentant de « l’analyse stratégique » : les membres du gouvernement et ses opposants sont engagés dans un système d’action locale d’entre-soi (en quelque sorte clos) et de ressorts institutionnels, qui jusqu’à maintenant n’avait pas à prendre en compte les dimensions plus morales et collectives (donc forcément représentationnelles) d’une société qui se veut démocratique.

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